La Blockchain, nouveau levier au service du consomm'acteur

« Aujourd’hui, grâce à mon panneau solaire, j’ai gagné deux Green Coin que je vais dépenser auprès d’un producteur local de fruits et légumes ».

Dans un contexte de désintermédiation des échanges, ce mode de consommation qui privilégie les circuits courts, pourrait bel et bien se généraliser ces prochaines années sous l’impulsion des technologies blockchain. Le consommateur d’aujourd’hui s’intéresse de plus en plus au cycle de vie de ses produits de consommation.

Si la blockchain avec son champ d’application principal autour des crypto-monnaies est déjà le terrain de jeu d’early adopters toujours à l’affût de nouveaux produits à tester, elle est encore loin d’être une réalité dans les foyers français. Pourtant, elle pourrait dans un futur proche offrir des possibilités nouvelles et concrètes pour le consomm’acteur. Dès l’abord afin de bien comprendre ce nouveau levier d’engagement, plusieurs questions se posent :

  • qu’est-ce-qui caractérise la blockchain aujourd’hui ?
  • pourquoi les technologies blockchain répondent-elles aux usages du consomm’acteur ? 
  • quels sont les freins et les facteurs clés de succès à considérer pour faire de cette technologie un nouveau levier au service du consomm’acteur ?

Selon le Journal officiel du 23 mai 2017 la blockchain peut être définie comme une chaîne de blocs, i.e. « un mode d’enregistrement de données produites en continu, sous forme de blocs liés les uns aux autres dans l’ordre chronologique de leur validation, chacun des blocs et leur séquence étant protégés contre toute modification ultérieure ». Elle peut notamment être « utilisée dans le domaine de la cybermonnaie, où elle remplit la fonction de registre public des transactions ».

Appliquée au secteur de l’électricité, la blockchain offre de nouvelles opportunités pour légitimer et valoriser automatiquement les transferts d’énergies entre producteurs et consommateurs, sans passer par un intermédiaire (fournisseur). Ce changement de paradigme, fait de la blockchain un levier pertinent pour consommer et échanger de l’électricité sur une boucle locale.

La blockchain a un potentiel de développement dans l’énergie car les usages des consommateurs évoluent

Si la notion de consomm’acteur n'est pas nouvelle, son potentiel de développement semble se renforcer au gré de la mutation du comportement des consommateurs. Le partage d’appartements, de voitures, le financement participatif (crowdfunding) ou encore la volonté de consommer en circuit court sont autant d’usages qui transforment notre économie à un rythme inattendu, comme en témoigne le développement d’entreprises du numérique telles que Blablacar ou Airbnb.

Dans cette économie du numérique et d’échanges de pair à pair (peer-to-peer), la blockchain est une technologie intéressante pour répartir et facturer de manière sécurisée les données de production et de consommation d’électricité dans le respect absolu de l’engagement contractuel initial. Au-delà de faciliter l’échange et la vente d’électricité, la blockchain est surtout une formidable opportunité pour développer l’autoconsommation et répondre aux attentes du consomm’acteur en quête de plus de transparence et de compréhension à l’égard de l’origine et du prix de l’électricité. Le registre de cette technologie retrace l’historique complet des transactions et est accessible par l’ensemble des utilisateurs de manière décentralisée. Quant aux smarts contracts, (contrats automatisés via la blockchain) ils couvrent une autre attente majeure du consomm’acteur ; celle de la vente d’énergie adaptée à la production et à la consommation locale. Le smart contract permettant des transferts d’actifs à partir de règles préétablies entre plusieurs utilisateurs sans passer par un tiers de confiance (rôle du fournisseur dans la chaîne de valeur des acteurs du système électrique).

Figure 1 : Convergence entre les attentes du consomm’acteur et les applications de la blockchain (Source : Mazars)

Oslo2Rome : un exemple concret d’application de technologies blockchain au service du consomm’acteur

Le projet Oslo2Rome est mis en œuvre par un consortium d’acteurs européens de la mobilité électrique, dont la société Sodetrel filiale du groupe français EDF, et coordonnée par la société allemande MotionWerk. Ce démonstrateur permet de recharger sa voiture électrique sur un vaste réseau de bornes de recharge et de payer via un portefeuille virtuel e-mobility qui s’appuie sur la crypto-monnaie Ethereum. Oslo2Rome est un cas d’utilisation pertinent de la technologie blockchain appliquée à l’énergie. Il combine transactions et stockage de données de différentes parties prenantes via un registre commun, dans un contexte de pluralité des standards de recharge et d’options de tarification à l’échelle de l’Europe.

Jusqu’à quel point la blockchain peut-elle vraiment changer la vie des consommateurs ?

Des consommateurs intéressés mais des freins encore trop nombreux

Si les usages du consomm’acteur représentent un environnement favorable au déploiement de la blockchain, des freins limitent pour l’heure le déploiement de cette technologie.

Au premier rang de ces freins, on trouve l’actuelle contradiction de certaines technologies blockchain en matière de consommation d’énergie ou la remise en question des effets positifs du consomm’acteur.

Selon l’indice de consommation d’énergie Bitcoin (BECI) de Digiconomist, chaque transaction Bitcoin individuelle consomme jusqu’à 275 kWh d’électricité. La dernière estimation de la consommation annuelle totale d’énergie de Bitcoin de l’ordre de 29,05 TWh, soit l’équivalent de 0,13 % de la consommation annuelle totale d’énergie dans le monde. Si Bitcoin était un pays, il se classerait 61ème en termes de consommation d’électricité à l’échelle mondiale (cf. carte ci-dessous) et dépasserait par exemple la consommation annuelle électrique d’un pays comme l’Irlande.

Figure 2 : Rapport entre la consommation d’électricité d’un état et la consommation totale d’électricité pour le minage du Bitcoin (Source : BigThink)

Un modèle de tarification de l’électricité peu adapté à l’autoconsommation et à la facturation en circuit-court.

Le principe de la péréquation tarifaire structure le marché de l’électricité français : « deux consommateurs ayant le même profil de consommation, avec le même fournisseur et la même offre, se verront facturer le même tarif, quelle que soit leur localisation géographique sur le territoire français » (source : Observatoire de l’électricité). Ce principe d’égalité passe, notamment, par le paiement de taxes et autres contributions. Or, l’autoconsommation se matérialise par le non-paiement du Tarif d’utilisation des réseaux publics d’électricité (TURPE), nécessaire à l’exploitation, à la maintenance et au développement du réseau électrique.

Ainsi, si la multiplication de l’autoconsommation et de la vente d’électricité en circuit court, favorisées par les technologies blockchain venaient à se multiplier, il serait nécessaire de faire évoluer notre système de tarification, pour garantir la modernisation du réseau public et sa juste rémunération. L’ordonnance n° 2016-1019 du 27 juillet 2016, ratifiée par la loi n° 2017-227 du 24 février 2017 ont posé les bases de l’autoconsommation, mais ce cadre législatif ne semble pas suffisant en cas de multiplication des boucles locales.

Le temps des questions, plutôt que celui des réponses. 

Au-delà des aspects technologiques et économiques, d’autres questions se posent en matière de régulation. Le caractère immuable de la blockchain et sa capacité à archiver l’ensemble des transactions introduit la question du droit à l’oubli et de la sécurisation des données personnelles. Ou encore, l’interrogation du droit des algorithmes et de leurs défaillances éventuelles dans les modèles algorithmiques appliquées aux Smart contracts.

Dans ce contexte, il conviendra de laisser le temps aux expérimentations et démonstrateurs de se développer pour mieux comprendre cette technologie et structurer un cadre réglementaire apte à générer de la valeur pour l’ensemble des acteurs du système électrique. Une des solutions ne serait-elle pas de faire porter aux acteurs historiques du système électrique en lien avec l’État une blockchain semi-privée limitant ainsi la course aux calculs énergivores et facilitant la régulation de cette technologie dès lors qu’elle est utilisée pour simplifier la vie des consomm’acteurs ?

Co-écrit par Julien Henault et Alexandre Poser

Partager